Visibilité et attractivité des villes: le rôle de la culture
Visibilité et attractivité des villes: le rôle de la culture
À travers la création d’équipements phares, l’animation de festivals de renommée internationale et la valorisation d’un patrimoine riche, les villes moyennes font de la culture le symbole de leur dynamisme et de leur inventivité. Dans cette course à la renommée, l’engagement des élus et l’audace des projets culturels sont des facteurs-clés de réussite. Quelles stratégies culturelles les villes moyennes peuvent-elles développer ? Quelle est la pertinence de chaque stratégie pour un territoire donné ?
01.09.2015
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Retranscription de la table ronde réunissant: Philippe BONNECARRÈRE, maire d’Albi, président de la CA de l’Albigeois
Romain CHAMPY, urbaniste, SAEM Euralille
Laure DÉROCHE, Maire de Roanne
Madeleine FEVE-CHOBAUT, adjointe au maire de Saint-Dié-des-Vosges en charge de la Culture
Christian PIERRET, ancien ministre, maire de Saint-Dié-des-Vosges
et comme animatrice Sylvie ANDREU, journaliste à France Culture à l'occasion du congrès de la FMVM à Quimper le 9-10 juin 2011 Sylvie Andreu

Nous allons évoquer à présent plusieurs initiatives témoignant du rôle de la culture pour l’attractivité des territoires. Philippe Bonnecarrère, l’inscription d’Albi au patrimoine mondial de l’Humanité constitue un rêve pour beaucoup de maires, mais elle ne constitue qu’un aspect de votre politique d’attractivité : quels conseils donneriez-vous à vos collègues dans ce domaine ?

Philippe Bonnecarrère

Cette table ronde s’inscrit, j’en suis convaincu, dans la continuité du thème des Assises : la compétitivité des territoires. Le développement industriel, l’économie résidentielle, l’enseignement supérieur, la culture ne sont en effet que les différentes facettes d’une même action globale en faveur de l’attractivité territoriale. Chaque ville en retient un aspect dans sa stratégie d’individualisation, selon ses propres atouts et faiblesses.
L’inscription de la culture et du patrimoine dans cette stratégie est une question qui se pose à toutes les villes moyennes. Metz en a donné l’exemple en optant pour l’engagement culturel et l’architecture du XXIe siècle. Il s’agit bien, comme l’évoquait Joël Batteux dans la table ronde précédente, d’une « prise de risque » : même en période de crise, l’investissement culturel est un investissement avisé, qui prépare l’avenir.

La stratégie de développement d’Albi s’appuie ainsi sur trois actions culturelles :
1) Le développement du musée Toulouse-Lautrec aux dimensions d’un musée international, par un investissement de 40 millions d’euros.
2) L’inscription de la Cité épiscopale au patrimoine mondial de l’Humanité en juillet 2010. Ce classement reconnaît la valeur exceptionnelle et universelle du site et la solidité de son plan de gestion (la capacité de la ville à assurer l’intégrité du site et son dynamisme). Cette référence internationale a procuré à la ville un effet de notoriété immédiat. Surtout, le classement a permis de réinterroger notre stratégie de promotion, à travers la tenue d’Etats généraux sur ce thème associant tous les acteurs et tous les secteurs.
Trois comités ont été constitués à cette occasion : un comité éthique (conditionnant l’attribution du label « Cité épiscopale » au respect de certaines valeurs) ; un comité de promotion (avec la création d’un site internet dédié à la Cité, à destination des visiteurs, amateurs de culture et chercheurs, ainsi que d’un site portail qui référence les outils de promotion et fournit aux « ambassadeurs » albigeois, fiches et vidéos sur leur ville) ; enfin, un groupe « d’Amis et mécènes de la Cité épiscopale » (une opération de mécénat franco-américain a ainsi permis de réunir 700 000 euros pour réhabiliter le coeur de la cathédrale).
3) La constitution d’un patrimoine du XXIe siècle, par la construction d’un véritable quartier culturel - le quartier des Cordeliers. Ce quartier comprendra notamment un grand théâtre de 900 places et un multiplex de 1 400 places, conçus par l’architecte Dominique Perrault, pour un coût de 51 millions d’euros.
Ces différents projets vont de pair avec le dynamisme d’Albi en matière d’enseignement supérieur et de recherche. Ils témoignent, comme beaucoup d’autres initiatives, de l’engagement des villes moyennes dans la course à la compétitivité nationale.

Sylvie Andreu

Le parcours vers la labellisation a duré douze ans à Albi : le jeu en vaut-il la chandelle ?

Philippe Bonnecarrère

Certes, le jeu en vaut la chandelle. Tout d’abord parce que la démarche de candidature vient agréger différents pans de l’action municipale, menés antérieurement ou parallèlement à la candidature. Dans le dossier présenté à l’UNESCO, figurent ainsi beaucoup d’actions communes aux villes moyennes (la restauration du patrimoine, l’aménagement des espaces publics...).
Se pose ensuite la question de l’universalité du site présenté à la labellisation. Cette question ne relève pas de l’émotion ni de l’esthétique mais de l’histoire de l’art : qu’est-ce qui, dans le patrimoine d’une ville, ne se retrouve nulle part ailleurs ? A Albi, le caractère exceptionnel du site tient à son style architectural (le gothique méridional) et à la préservation de son authenticité (le maintien du couple cathédrale - palais épiscopal à travers les siècles).

Sylvie Andreu

Laure Déroche, vous jouez à Roanne la carte du festival : un festival de plus ou un festival de mieux ?

Laure Déroche

A Roanne, ville à réputation industrielle, la culture s’inscrit dans une stratégie de visibilité et de refondation de notre identité. Dès le début de mon mandat, j’ai tenu à inscrire la culture dans la stratégie municipale, en fédérant les acteurs culturels au sein d’une Direction des affaires culturelles, et en commandant à un cabinet un diagnostic culturel du territoire.
L’objectif est double : vers l’extérieur, faire connaître la ville en y associant des actions culturelles ; en interne, rassembler les Roannais autour d’un événement et les rendre fiers de leur territoire. Je suis convaincue que la culture est un levier du développement territorial car elle crée du lien social, épanouit les habitants et conforte le développement économique.
Afin de faciliter l’accès du plus grand nombre à la culture, nous avons implanté des structures de proximité dans les quartiers, invité des groupes ciblés au théâtre et instauré un « pass culturel » pour les familles (en fonction du quotient familial).
Dans le champ événementiel, nous avons créé un Festival international du court-métrage d’animation (dont le démarrage a été un succès) et poursuivons, depuis 2003, l’animation du Festival de gastronomie « Roanne Table Ouverte ». La présence dans notre ville du célèbre chef Michel Troisgros a favorisé l’implantation de cet événement, progressivement couplé à des manifestations culturelles, par exemple un Salon du Livre « Savoir & Saveurs » (où se retrouvent producteurs, philosophes, grands chefs...). Les prochaines éditions intégreront davantage encore les Roannais - via leurs associations - et mettront l’accent sur la créativité (artistique, culinaire) à travers un appel à projets associant grands chefs et artistes. Un lien sera fait également avec le design, grâce à la proximité de Saint-Etienne.
L’organisation de cet événement permet de développer la mise en réseau des services municipaux, de la culture aux espaces verts (avec un travail sur les jardins ouvriers), des services sociaux (un projet avec les centres d’entraide et les Restos du Coeur) au monde scolaire (sur la problématique du « bien manger »). Le monde rural environnant, enfin, est relié à la ville-centre par l’organisation dans les villages des « casse-croûte de Roanne Table Ouverte », qui valorisent les produits du terroir.
L’écho de ce festival est encore régional. Il sera d’ici dix ans, nous l’espérons, national et international.

Christian Pierret

Dix ans ont été nécessaires en effet pour implanter dans le paysage culturel le Festival international de géographie de Saint-Dié-des-Vosges. C’est le laps de temps requis pour percer le mur de la notoriété nationale et internationale.

Sylvie Andreu

Romain Champy, vous êtes urbaniste et vous représentez Laurent Théry, grand prix de l’Urbanisme en 2010, qui s’est fait connaître notamment par son travail dans l’estuaire de Nantes. Quels ont été les deux projets menés dans cet estuaire ?

Romain Champy

Dans la mise en rapport de l’art, de la culture et de la ville, deux prérequis sont à prendre en considération : premièrement, il faut ouvrir largement le champ des possibles, en ne limitant pas l’intervention culturelle aux politiques institutionnelles et aux grands équipements. Les installations éphémères, les événements ponctuels jouent également un rôle dans cette politique. Deuxièmement, le maire doit conserver une attitude d’ouverture pendant toute la durée du projet, en gardant à l’esprit que l’intervention de l’art dans le projet urbain ne répond jamais à une programmation rigide, fixée à l’avance.
Dans un projet de transformation générale d’une ville, le maire doit procéder à des allers-retours avec différents acteurs (les artistes, la société civile) afin de faire correspondre à ses intuitions leurs attentes et leurs besoins.
Saint-Nazaire illustre bien ce rôle de l’art dans la transformation d’une ville moyenne. Détruite par les bombardements de 1945, la ville a été reconstruite selon les principes de l’urbanisme moderne, en séparant la zone résidentielle du secteur industriel et portuaire et en éloignant le coeur de ville de l’océan. L’évasion de la population vers la périphérie, aggravée par la crise économique des années 1970 et 1980, a consacré cette dissociation de la ville et du port.
Le plan global de développement, initié dans les années 1980 par Joël Batteux et mis en oeuvre par Laurent Théry, visait donc à contrer la perte de population et d’emplois en réconciliant la ville et l’océan. Ce projet prévoyait à l’origine la destruction de la base sous-marine, élément urbain massif, porteur de souvenirs négatifs pour les Nazairiens. Un événement artistique a changé ce projet, en inversant le regard des urbanistes et des habitants sur la base : la mise en lumière du port, à l’occasion de la Fête de la Mer en 1989, a révélé la qualité de cet espace particulier.
Dès lors, le projet « Ville-port » a associé aux opérations d’aménagement, la reconversion de la base sous-marine. Autour de la base, des logements, commerces, bureaux et cinémas ont été implantés, rompant la logique de séparation des zones résidentielles et économiques. Dans la base, une percée a permis d’ouvrir la vue sur les bassins tandis qu’une parcelle relie désormais le rez-de-chaussée de la base au toit, devenu un espace de promenade. Au coeur de la base, plusieurs équipements ont été créés : une halle d’exposition d’art contemporain (le Lieu international des formes émergentes - LiFE), une salle de musiques actuelles (le VIP), un musée de l’histoire des transatlantiques (Escal’Atlantique, qui figure aujourd’hui parmi les premiers sites touristiques des Pays de la Loire). Enfin, le port de Saint-Nazaire accueille désormais des expositions de la Biennale de l’Estuaire.
Deuxième illustration de cette stratégie, l’installation sur l’Ile de Nantes des fameuses « machines » a fait d’une friche industrielle (désertée par le chantier naval dans les années 1960) l’un des quartiers majeurs de l’agglomération nantaise. Au coeur de cette transformation, la culture s’est incarnée dans des équipements phares (les anciennes halles ALSTOM, devenues un espace public) et des icônes (les machines, au premier rang desquelles « l’Eléphant »).
Ces machines, qui peuvent accueillir en leur sein des visiteurs, créent une rupture dans l’ordre urbain quotidien à chacune de leurs sorties : attraction pour les Nantais comme pour les touristes, elles expriment l’avènement du merveilleux et de la fête dans la ville. Dès le premier trimestre d’exposition des machines, 140 000 visiteurs ont salué leur création. Le montant de l’investissement municipal demeure cependant raisonnable : 6 millions d’euros au total pour la construction des machines, la scénographie et la construction d’un lieu de restauration pour les visiteurs.
Ces exemples montrent ainsi comment l’art participe à l’animation de l’espace public et à la démocratisation culturelle. La Biennale de l’Estuaire est une autre illustration de cette volonté d’installer l’art contemporain dans l’espace public et de rapprocher les artistes reconnus des habitants.

Sylvie Andreu

Nantes nous prouve ainsi, comme d’autres villes, qu’on peut garder un coeur d’enfant. A Saint-Dié-des-Vosges, c’est la géographie qui est à l’honneur : Madeleine Feve-Chobaut, comment la municipalité a-t-elle réussi ce tour de force de faire aimer la géographie au plus grand nombre ?

Madeleine Feve-Chobaut

Le choix de la géographie tient à l’histoire de notre ville : comme dans les autres villes moyennes, nous sommes partis de notre socle historique.
C’est à Saint-Dié-des-Vosges en effet que fut nommé pour la première fois, sur une carte dessinée en 1507 à partir des carnets de voyage d’Amerigo Vespucci, le continent « Amérique ». Lorsque Christian Pierret fut élu maire, il eut l’idée géniale de fonder un festival sur cette matière mal aimée des étudiants, en y associant les valeurs du plaisir, du partage et du « bien vivre ensemble ». Après dix années à construire notre notoriété, nous bénéficions aujourd’hui d’un ancrage mondial, comme en témoigne la remise annuelle du Prix Amerigo Vespucci (équivalent d’un Prix Nobel de Géographie) à l’occasion du FIG.
Les retombées du festival sont nombreuses pour la ville : en termes de cohésion sociale, le FIG fédère toute la population, des élus aux citoyens, des commerçants aux employés municipaux, dans une ambiance très festive. Les manifestations, gratuites et ouvertes à tous, manifestent l’amplitude du champ de la géographie: de la littérature à la gastronomie, de l’art au cinéma.
Le FIG s’inscrit dans le temps, par la préparation en continu du festival, d’une année sur l’autre, et l’intégration de tous les événements culturels à ce fil conducteur - la géographie. Il s’inscrit également dans l’espace en mettant en mouvement le territoire, des villages voisins (où sont décentralisées les manifestations) jusqu’à Baccarat. Du FIG est ainsi née une coopération culturelle entre Baccarat et Saint-Dié-des-Vosges, illustrée par la création d’un pass commun aux musées des deux villes.

Sylvie Andreu

Christian Pierret, comment percevez-vous cette interaction entre la culture et l’image d’une ville ?

Christian Pierret

Les expériences décrites témoignent de la diversité de l’approche culturelle des villes moyennes, mais aussi d’un point commun à toutes ces politiques : l’implication essentielle des habitants. Certes, les élus sont souvent à l’origine des projets culturels évoqués ; mais, autour de ce germe, viennent se greffer les initiatives des habitants. Si l’action culturelle n’est pas prise en charge par le monde associatif, le projet ne peut réussir. De même, le succès de cette action passe par un partenariat sain entre l’Etat et la collectivité.
A Roanne, il s’agit ainsi de marier les initiatives associatives et les projets de la municipalité ; à Albi, la labellisation de la Cité épiscopale consacre l’histoire d’un peuple, d’une région.

Sylvie Andreu

La culture, cependant, ne répare pas tout : elle est un maillon au coeur d’interactions.

Christian Pierret

En effet, il s’agit moins de réparer la destruction économique que de révéler le visage d’une ville, son allant, son état d’esprit. La culture n’est plus seulement aujourd’hui un « supplément d’âme » : par ses racines, elle exprime toute une culture locale ; par les ailes que les habitants lui donne, elle témoigne de l’enthousiasme d’une population.
La médiatisation de ces initiatives demeure difficile, mais leur originalité, leur singularité sont - à long terme - des gages de réussite. Source: FMVM