Retranscription des échanges intervenus lors des assises de la Fédérations des Maires de Villes Moyennes (Quimper, les 9 et 10 juin 2011) en présence de:
Anne de BLIGNIÈRES-LEGERAUD, présidente de l’Institut supérieur des métiers
Lovely CHRÉTIEN, vice-présidente de la région Lorraine
Raymond COUDERC, sénateur-maire de Béziers, président de la CA Béziers Méditerranée
Dominique DUBOIS, directeur de Multiplast, PME membre du pôle de compétitivité Ensembles Métalliques Composites Complexes
Pierre MÉHAIGNERIE, ancien ministre, député-maire de Vitré
et en tant qu'animateur, Xavier BRIVET, directeur du Courrier des Maires
Xavier Brivet
En introduction de cette seconde plénière, la FMVM propose un film intitulé « compétitivité du territoire, filières d’avenir, spécialisation des fonctions productives et industrielles des villes moyennes », qui présente les regards croisés de plusieurs maires sur les changements en cours.
Retrouvez ce film sur :
www.villesmoyennes.asso.fr / rubrique développement économique.
En dépit des mutations économiques et industrielles, comment faire pour que les villes moyennes restent ou deviennent compétitives, quelles sont les stratégies gagnantes du plein emploi, comment et avec qui travailler à l’échelon local, voici quelques-uns des thèmes que nous allons aborder au cours de cette seconde plénière. Anne de Blignières-Legeraud, quelles sont selon vous, les filières d’avenir, les formations et les métiers à développer ?
Anne de Blignières-Legeraud
En tant que présidente de l’Institut Supérieur des Métiers (ISM), je voudrais vous parler davantage de l’artisanat. L’ISM a pour vocation d’accompagner les organisations professionnelles dans leurs missions de prospective sur les métiers, et les qualifications.
L’artisanat c’est un secteur-clef pour la croissance et le développement économique de nos territoires. Plus d’un artisan sur deux, avec ou sans salariés, s’implante ou se développe dans les aires des villes moyennes (31 % dans les zones rurales et de 20 à 25 % selon les statistiques dans les plus grandes aires urbaines).
Avec trois millions d’actifs, l’artisanat est l’un des tous premiers employeurs du pays et l’un des acteurs de la compétitivité. Les emplois liés à l’artisanat sont non délocalisables et la petite taille de ces entreprises représente un atout. Face au défi de la mondialisation, aux évolutions numériques, aux attentes des consommateurs, ces entreprises ont un fort potentiel d’innovation et d’adaptation, car ce sont des entreprises de proximité.
Il y a toutefois aujourd’hui deux freins qui hypothèquent le développement de ces entreprises. Le premier est celui du vieillissement des dirigeants. Plus de 500 000 entreprises seront cédées dans les cinq années à venir, et il va falloir pourvoir aux renouvellements.
Le deuxième enjeu est celui de l’articulation entre éducation, formation et emploi. En 2009, dans un rapport réalisé pour le compte d’Hervé Novelli, j’ai pu faire plusieurs constats, notamment que l’école ne prépare pas assez à l’esprit d’entreprise, ni à l’esprit d’entreprendre (être autonome, actif, prendre des risques, accepter l’échec, travailler en équipe, être interactif, mais aussi avoir un savoir-vivre). L’ Agence pour la création d’entreprises a également fait un bilan proche, du primaire au lycée. Le constat est le suivant : plus on monte dans l’enseignement, plus on s’éloigne de l’esprit d’entreprendre. Et aujourd’hui, il faudrait peser pour obtenir un plan de développement de l’esprit d’entreprendre du primaire jusqu’à l’enseignement supérieur.
Le deuxième constat porte sur la question des métiers et des qualifications. Pour un même métier technique (niveau 4 et 5), il apparaît qu’il y a beaucoup de diplômes, de titres délivrés par différents certificateurs (ministères de l’éducation, de la formation professionnelle, de la santé…), il y a les branches professionnelles.
Finalement, il y a un problème de visibilité, qui ne facilite ni l’orientation, ni l’attractivité pour une branche plutôt qu’une autre. La certification des métiers est en outre fondée sur des visions hétérogènes de la compétence professionnelle. Il y a bien sûr la compétence technique, mais il y a les compétences comportementales et les savoirs généraux.
Xavier Brivet
Je retiens en somme de votre intervention, l’urgence de structurer davantage la politique d’information, d’orientation et de formation professionnelle.
On a entendu dès la première plénière, la nécessité de mieux structurer l’action des collectivités locales en matière de développement économique, et on vient de constater les carences du système des formations.
Je voudrais donc interroger le chef d’entreprise sur ces sujets.
Dominique Dubois
En quelques mots, Multiplast a été créée en 1981 pour les premières grandes courses trans-océaniques.
Cette entreprise s’est fait un nom dans le monde restreint des constructeurs des bateaux de course et commence à compter dans les airs. Notre dénominateur commun c’est le composite, les grandes pièces en carbone comme les mats des Formule 1 des mers. Groupama, Britair, Orange sont quelques-unes de nos images de marque. À côté de cela, sur les dix dernières années, avec la guerre du Golfe et les différents chocs pétroliers, nous avons été obligés de nous diversifier pour continuer à exister. Aujourd’hui, 50 % de notre activité est consacrée à la fabrication de grandes pièces. Cela concerne des radars, des simulateurs de vols, et certaines pièces aéronautiques.
À l’origine, Multiplast était située à Nantes, puis nous nous sommes délocalisés sur Vannes en 1984, parce que le foncier y était plus disponible et surtout parce que les conditions de mise à l’eau étaient meilleures. Sans doute nous n’avons pas été entendus à l’époque, ou su nous faire entendre, par les décideurs politiques nantais. Au départ, nous avions des installations de 700 mètres carrés, notre entreprise s’étend aujourd’hui sur 5 000 mètres carrés.
Sur cette question stratégique du foncier, je dirais que nos attentes peuvent être satisfaites si l’on a un échange, non permanent, mais régulier avec la collectivité. Aujourd’hui, j’ai un correspondant au niveau de la Communauté d’agglomération de Vannes avec lequel je dialogue sur nos aspirations. Notre difficulté pour l’heure réside dans l’étendue et la profondeur de notre aire de mise à l’eau, qui doit pouvoir accueillir non plus des bateaux de 18 mètres, fabriqués en série, mais de 40 mètres.
Vis-à-vis des élus, je n’ai pas d’attentes particulières pour l’aide à la création d’emploi ; pour moi ce qui crée de l’emploi c’est le « business ». Si je suis capable de fabriquer et de vendre des pièces industrielles, je vais créer de l’emploi, et là je n’ai pas besoin d’aide. Mais pour que je puisse vendre mon travail, il faut que je sois compétitif. Mes concurrents aujourd’hui sont néo-zélandais, américains, anglais, sud-africains, alors il faut innover en permanence dans les nouveaux matériaux, ceux que l’aéronautique n’intègre encore pas en série. En matière d’innovation et d’échanges, Multiplast est en relation avec l’Université de Bretagne Sud, nous faisons partie du pôle de compétitivité Ensemble métalliques et composites complexes (EMC2) et du cluster Marine.
Pour moi, la collectivité publique à un rôle essentiel à jouer sur l’environnement dans lequel nous évoluons. Elle doit favoriser l’accessibilité des moyens de communication en général. Je citerai les problèmes des installations permanentes des ronds-points pour les pièces de grand gabarit, les enjeux liés à la présence du très haut débit dans nos zones d’activités économiques, et enfin la nécessité d’avoir une bonne desserte en transports collectifs (être situé à moins d’une heure d’un aéroport international) et une bonne adaptation des horaires aux entreprises, qui financent les transports urbains par le biais du versement transport.
J’en termine sur la nécessité d’avoir une sécurité dans nos approvisionnements énergétiques.
Dans notre entreprise, nous avons un certain nombre de fours que nous utilisons pour la cuisson des ensembles composites. L’année dernière, nous avons eu entre 15 et 20 micro-coupures d’alimentation électrique. Cela n’est pas tolérable quand l’on sait que certaines de nos pièces valent jusqu’à 500 000 euros, et que l’opérateur historique estime qu’il n’est responsable de notre préjudice qu’à hauteur du montant de sa facture. Seul, vis-à-vis d’EDF, je ne peux pas grand chose, mais avec la collectivité locale, cela peut s’arranger.
Xavier Brivet
Pierre Méhaignerie, vous êtes député-maire de Vitré. On présente souvent votre collectivité comme une vitrine s’agissant de l’emploi, puisque vous êtes dans une situation proche du plein emploi. Vous retrouvez-vous dans les témoignages qui précèdent ? Etes-vous en phase avec les attentes des chefs d’entreprises, avec le rôle d’accompagnateur de leur développement ?
Pierre Méhaignerie
Je suis un peu un nouvel arrivant dans le réseau des villes moyennes. Vitré comporte 19 000 habitants, l’agglomération 64 000 habitants, le bassin d’emploi 100 000.
Pour commencer, quelques spécificités sur Vitré : 45 % des actifs sont rattachés au secteur industriel, seulement 9 % sont rattachés au « secteur public protégé ». Deuxième élément, le taux de chômage se situe à 5 % et le rythme de créations d’emploi nous a, pour 2010, un peu surpris : + 3,6 %. Nous sommes le pays le plus jeune de Bretagne, mais en même temps l’Insee nous situe comme le territoire le plus vulnérable, compte tenu de la nature de notre industrie.
Partant de là, nous avons un impératif : c’est l’industrie et l’emploi. Politiquement, l’injustice majeure de notre pays reste le chômage. Et quand l’on voit le déficit de notre balance commerciale industrielle, nous avons des raisons d’être inquiets.
À la faveur de mon expérience et de mes voyages à l’étranger, je vous citerai quelques-uns des « commandements pour un bon climat favorable à l’esprit d‘entreprendre » : l’éthique du travail, un environnement fiscal favorable, un bon système de transports (nous avons à Vitré la chance d’être une ville TGV), des bâtiments relais, un coût du logement modéré, une formation professionnelle de qualité, la proximité des universités, des loisirs et des activités culturelles facilement accessibles pour les familles…
Vitré s’est aussi lancée dans la diversification des emplois, mais surtout dans la diversification féminine, après les défaillances de grandes entreprises que nous avons connues au début des années 2000 (mailles, jouet et téléphonie). Nous avons créé deux bâtiments tertiaires et réussi à rapatrier un centre d’appels, ce qui a permis la création de plusieurs centaines d’emplois.
Notre goulet d’étranglement, cela a été dit, reste la formation professionnelle. Pour attirer les jeunes, nous avons publié à destination des familles, un document sur les entreprises de notre bassin de vie : « Connaissez-vous vos entreprises ? ». Cela pour montrer que l’industrie d’aujourd’hui n’est plus celle d’hier.
Avec le rectorat, nous avons aussi proposé des formations initiales de techniciens de maintenance industrielle et de conducteurs de ligne, car cela nous manque cruellement. Nous avons décidé de valoriser aussi l’enseignement technique avec cinq lycées et quelques-uns des centres de formation d’apprentis par un soutien ponctuel à l’organisation d’un concert…
En conclusion, je voudrais témoigner de l’expérience d’une relocalisation d’emplois d’une entreprise d’Ile-de-France, d’assurance et de prévoyance, à Vitré. Après un an, nous avons interrogé les salariés, comparé leurs points de vue sur leurs nouvelles conditions de vie. Pour les salariés de Vitré, c’est le blanc et le noir : coût du logement, cadre de vie, accessibilité des activités sportives et culturelles…
Cela m’amène à une étude réalisée par l’association internationale « Odissée ». Cette association a voulu comparer les 21 régions françaises sur le lien entre performance économique et performance sociale. Il en résulte que l’Ile-de-France est première zone en performance économique et dernière en performance sociale. Les deux régions les mieux placées sont les Pays-de-la-Loire et la Bretagne.
L’une des explications principales c’est qu’il n’y a pas de grandes villes qui étouffent, mais un maillage des villes petites et moyennes dans ces territoires. Je pense qu’il y a un réseau solidaire propre à nos villes qui permet le lien entre l’urbain et le rural. Les villes moyennes ont une relative « empathie » pour leur territoire, une capacité à être solidaire de l’autre. Nous avons tous ces atouts, mais je pense qu’il faut une stratégie de rééquilibrage face à l’hégémonie de la grande métropole.
Xavier Brivet
Raymond Couderc, sénateur-maire de Béziers, avez-vous aussi vos commandements concernant le développement et la performance économique ? Quel est le profil des entreprises dans votre territoire ?
Raymond Couderc
Béziers est une ville de 75 000 habitants, dans une agglomération de 115 000. Comme vient de l’exprimer Pierre Méhaignerie, il y a effectivement des politiques volontaristes à mener pour favoriser le développement économique, il y a la formation, la qualité des relations sociales, l’enseignement supérieur.
Compte tenu du contexte politique local, je dois vous avouer que nous nous sentons relativement seuls et que nous avons du mal à travailler avec les autres échelons de collectivités en matière de développement économique. Je suis toujours envieux des collègues qui ne sont pas dans cette situation.
Cela fait une quinzaine d’années que nous nous employons à mener une politique tournée vers la croissance verte sur notre territoire. Nous avons installé GdF énergies nouvelles, accueilli une entreprise d’énergie éolienne et avons plus fortement orienté notre action sur les filières de recyclage (verre, pneus, papier).
De façon plus indirecte, nous travaillons aussi à la formation d’un cluster sur les bâtiments verts (infrastructures à énergie passive ou BBC, HQE…) en montrant l’exemple pour toutes nos nouvelles constructions. Certains ont fait précédemment état des difficultés en ce qui concerne l’accessibilité et les transports.
Les stratégies gagnantes de la croissance et de l’emploi
Actes des Nous avons aussi décidé de desservir prioritairement les zones d’activités de notre territoire par notre réseau de transport en commun.
Au niveau de notre organisation, nous avons un service dédié pour la ville et l’agglomération, avec tous les échelons nécessaires pour conduire l’entreprise dans ses démarches. Nous nous lançons également dans la création de parcs d’activités dédiés, comme la logistique, un techno-parc et puis il y a naturellement des pépinières pour les porteurs de projets.
Nous accompagnons également les entreprises dans l’organisation de leur coopération. Outre le cluster bâtiment vert que je viens de citer, il en existe un pour la mécanique et la métallurgie et un autre dans un domaine de l’emballage.
Xavier Brivet
Est-ce que pour vous il est indispensable de porter la compétence développement économique à l’échelle de l’intercommunalité ?
Raymond Couderc
Cela est non seulement indispensable, mais cela n’a pas de sens de se limiter au territoire de la commune. Je donnerai juste un exemple en ce qui concerne le très haut débit. La communauté d’agglomération Béziers-Méditerranée vient d’achever le financement d’un parc d’activités desservi par le très haut débit, pour un investissement de 10 millions d’euros. Au niveau de la ville, nous n’aurions jamais pu financer un tel projet.
Xavier Brivet
Lovely Chrétien, vous êtes vice-présidente de la région Lorraine déléguée aux actions régionales relevant de l’économie des entreprises, et par ailleurs première adjointe au maire de Saint-Dié-des-Vosges, il y a eu des appels du pied pour une meilleure structuration sur l’orientation et la formation professionnelle, que pouvez-vous nous en dire ?
Lovely Chrétien
C’est en qualité de représentante de la région Lorraine que je vais vous répondre. Permettez-moi de préciser que les régions n’ont ni la compétence emploi, ni la compétence développement économique, mais en charge la promotion du développement économique.
Derrière le mot promotion, nous pouvons malgré tout mettre beaucoup de choses : la communication, les aides directes ou indirectes aux entreprises… Depuis le 1er janvier 2011, nous avons changé tous nos règlements d’intervention.
Nous souhaitons en effet combiner la performance environnementale et sociale. Nous voulons être plus incitatifs et surtout plus lisibles.
Cette refonte de notre intervention économique, nous l’avons faite naturellement avec les organismes consulaires (CCI et chambres des métiers).
Le contexte de crise aujourd’hui nous oblige à mutualiser nos moyens et nos interventions : si nous ne le faisons pas, c’est notre avenir que nous hypothéquons. De cette crise, nous sommes finalement peut-être contraints d’en tirer quelque chose de positif, par un meilleur ciblage de nos interventions.
Xavier Brivet
Quelle est la nature des interventions de votre région au niveau du bloc local, avec l’ensemble des communes et leurs intercommunalités ?
Lovely Chrétien
Nous allons signer dès cette année un contrat d’appui aux territoires qui devrait prendre en compte les besoins des communes, des groupements de communes, et les priorités de la région. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus financer tous azimuts, nous devons prioriser nos actions sur l’emploi. Dans ces contrats, vont converger de façon plus lisible l’ensemble des aides à la formation, qui est une compétence régionale, mais aussi le soutien à plusieurs filières.
Xavier Brivet
Pierre Méhaignerie, dans vos dix commandements, est-ce que vous aviez mentionné l’harmonisation des actions des différents acteurs locaux, concernant les formations ?
Pierre Méhaignerie
Non, en fait nous avons agi plutôt seul à Vitré. Je pense que nous avons la compétence de facto au niveau de l’agglomération sur cette question de l’emploi. Ce que nous demandons aujourd’hui c’est l’adaptation du système de formation professionnelle, pour aller là où il y a une demande locale, quitte à fermer, là où il n’y a plus de demande.
Nous avons des rigidités, nous nous battons aujourd’hui pour pouvoir ouvrir un BTS de maintenance industrielle, et si nous voulons que les familles orientent leurs enfants vers des filières industrielles, les régions et l’éducation nationale doivent avoir une plus grande réactivité.
Source: FMVM