Les nouveaux liens entre entreprises et territoires
Les nouveaux liens entre entreprises et territoires
Quelles stratégies développer dans une économie en transition ? La refonte des liens fiscaux entre entreprises et territoires, l’apparition de nouveaux outils et modèles d’intervention économiques s’ajoutent aux mutations profondes que vivent les bassins de vie des villes moyennes.<br />Dans ce contexte, faut-il anticiper une altération ou plutôt prévoir un renouvellement des liens unissant les entreprises et leurs territoires ?
01.09.2015
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Retranscription des échanges intervenus lors des assises de la Fédérations des Maires de Villes Moyennes (Quimper, les 9 et 10 juin 2011) en présence de: Claudine DYE, directrice générale de CMA Pharma, présidente de l’Union des Industries et Métiers de la Métallurgie du Finistère
Bernard MOREL, chef du département de l’action régionale, INSEE
Jacques PÉLISSARD, député-maire de Lons-le-Saunier, président de l’Association des maires de France
Christian PIERRET, ancien ministre, maire de Saint-Dié-des-Vosges, président de la FMVM
Bernard POIGNANT, maire de Quimper, président de la CA Quimper Communauté
et en tant qu'animateur, Xavier BRIVET, directeur du Courrier des Maires Xavier Brivet

En introduction de cette première plénière, qui traite de l’évolution des relations entre entreprises et territoires, nous allons écouter Bernard Morel, chef du département de l’action régionale à l’Insee, qui va nous présenter un panorama portant sur les villes moyennes (voir page 10 à 13).

Bernard Morel

Mon propos est forcément assez lapidaire, il ne s’agit pas de dresser un panorama exhaustif des villes moyennes, mais d’esquisser à grands traits ce qui est commun aux villes moyennes (aires urbaines qui ont une ville-centre située entre 20 000 et 100 000 habitants – ndlr : cela écarte quelques villes de l’aire parisienne, mais nous retrouvons l’essentiel des adhérents de la FMVM) et ce qui permet de les différencier. J’aborderai plusieurs thèmes : la démographie, l’emploi, les entreprises et leurs relations aux autres aires urbaines.

Ce champ d’étude comprend ainsi 133 aires urbaines qui regroupent près de 13 millions d’habitants, soit 20,9 % de la population métropolitaine en 2007. Elles sont très largement réparties sur l’ensemble du territoire.
Au niveau des principales tendances démographiques depuis 1962, on constate que la courbe de leur croissance démographique est intermédiaire entre les métropoles et les grandes aires urbaines, et le reste du territoire.
Il est vrai que la croissance de leur population est très régulière sur cette période, mais elle reste bien inférieure à ce que connaissent les métropoles. Sur la période plus récente entre 1999 et 2007, ce que je viens de dire doit être plus nuancé. Il y a croissance équivalente.

L’intérêt de la différenciation entre les aires urbaines des villes moyennes et les autres aires urbaines est important dans la relation qu’elles entretiennent à leur périphérie. Cette différenciation permet de voir que l’accélération de la population, dans la période récente, existe dans les métropoles et leur périphérie.
À l’inverse, dans les autres aires urbaines, la croissance de la population est toujours plus importante en périphérie que dans les villes centre. On peut considérer qu’il existe un décalage dans le temps, et l’on va assister dans les années à venir, à un freinage de la périurbanisation et à un retour de croissance dans les villes centre. Il faut aussi voir que les trajectoires démographiques des aires urbaines des villes moyennes sont assez étroitement liées à leur territoire et donc assez différenciées.

Au niveau de la structure par âge de la population, on constate un déficit de population entre 20 et 30 ans, que l’on retrouve dans les métropoles ou les grandes aires urbaines. Dans cette pyramide, là aussi, la géographie compte, comme par exemple pour la proportion des personnes de plus de 60 ans, que l’on retrouve en plus grand nombre dans la moitié sud du pays.
S’agissant du jeu des migrations et des flux de populations entre aires urbaines, les aires des villes moyennes perdent des jeunes qui vont vers les métropoles (entre 15 et 30 ans). S’agissant des familles et des personnes âgées, le rôle des villes moyennes suit un schéma inverse, elles sont globalement attractives.

Au niveau de l’emploi, sa progression dans les villes moyennes reste positive sur cette période, mais elle reste bien inférieure à ce que connaissent, là encore, les métropoles.
En 2007, les villes moyennes rassemblaient 5 345 000 emplois, soit 20,9 % de l’emploi total. C’est une part équivalente à celle des villes moyennes dans la population. Depuis 1982, la part des villes moyennes dans les emplois est donc restée assez stable.
Il faut toutefois souligner la surreprésentation du secteur des services aux personnes (distribution, santé-social, éducation-formation, BTP…), de celui de l’administration publique, et des activités de fabrication.

Globalement, ces bassins de vie sont plus particulièrement représentatifs des fonctions de production, de l’industrie dite « manufacturière ». À l’inverse les fonctions de conception, de recherche, les professions intellectuelles sont plutôt sous-représentées.

Il faut souligner que depuis 1982, les différenciations qui précèdent ont eu tendance à s’accentuer. Au niveau de l’administration publique, on retrouve également un contraste par rapport aux plus grandes aires urbaines, il s’agit de la part des cadres publics, qui est également dans les villes moyennes sous représentée.

A partir de cette grille, trois grandes catégories d’aires urbaines peuvent apparaître : les villes où dominent les emplois publics, celles qui sont restées très « manufacturières » et celles dont l’évolution suit les métropoles. Dans ces 51 villes, concentrées dans la moitié sud du pays et dans l’ouest, le profil des emplois est proche des grandes aires régionales avec une légère surreprésentation des fonctions métropolitaines dont elles tirent leur dynamisme : les taux de croissance de la population (0,8% par an) et de l’emploi (1,1% par an) y sont nettement supérieurs à ceux de leurs consoeurs.
Les nouveaux liens entre entreprises et territoires

Dans les villes sièges d’administration, la population et l’emploi croissent en moyenne à des rythmes voisins des taux nationaux.
Dans les 56 villes à dominante industrielle, les taux de croissance (0,2% pour la population et 0,5% pour l’emploi) sont nettement inférieurs à ceux des autres groupes. Un quart d’entre elles perdent emplois et population. Dans ce groupe, une quarantaine de ces bassins d’emplois cumulent à la fois une forte spécialisation et une forte concentration de l’activité industrielle. Autant de « facteurs de vulnérabilité » qui vont devoir les amener à s’adapter en priorité et à renouveler leur positionnement industriel.

S’agissant du troisième volet de notre panorama, qui portait sur les entreprises, la distribution par taille des établissements implantés dans les aires urbaines des villes moyennes se caractérise par une part plus élevée de petites et moyennes entreprises : 84 % des effectifs salariés sont employés dans des établissements de moins de 250 salariés (contre 79 % en France métropolitaine), la surreprésentation étant plus marquée pour les établissements de 10 à 50 salariés.

Xavier Brivet

Jacques Pélissard, après ce panorama fort d’enseignements, vous pouvez peut-être témoigner de vos perceptions sur la réforme de l’impôt économique. Et pour répondre à la problématique de notre table ronde, le lien entre les entreprises et territoires est-il rompu ? Quelles sont les attentes des maires de France sur les conséquences de la répartition des nouvelles composantes de l’impôt économique ?

Jacques Pélissard

Conserver un lien entre entreprises et territoires, avoir un produit fiscal comparable et avoir une meilleure organisation de la péréquation, voilà ce que nous avons exprimé ces derniers mois.
L’ensemble des présidents des associations des communes et de leurs intercommunalités, ce que j’appellerai le « bloc local », est à peu près d’accord sur les aspects suivants : le retour du quart de la valeur ajoutée, la liberté de fixation des taux sur la cotisation foncière des entreprises, l’élargissement du potentiel financier. Voici aujourd’hui ce qui répond globalement au cadre que nous avions fixé.

Sur la réforme de l’impôt économique, cela était nécessaire depuis la réforme Strauss-Khan et la suppression de la part « salaires ».
Le poids plus important alors donné aux équipements et biens mobiliers dans l’assiette pénalisait de ce fait l’industrie.Je crois que personne ne conteste ce point de vue.

Sur la péréquation, les principes de la nouvelle péréquation horizontale ont été établis fin 2010, il reste à voir la question des strates, et d’ici à 2015 un milliard d’euros va être consacré à la réduction des inégalités. Nous sommes aujourd’hui mes chers collègues, avec les villes moyennes, à la recherche d’un compromis pour les réduire.

Sur la question de la redistribution des ressources entre groupements et communes, je dois aussi ajouter que nous avons fait pression pour que la ville-centre (si elle pèse plus du quart de la population de l’intercommunalité) soit automatiquement intégrée dans la majorité qualifiée qui doit être dégagée.

Xavier Brivet

Sur la question de la localisation des ressources liées aux entreprises, y a-t-il finalement un moindre intérêt à accueillir des activités économiques ? Que peut-on dire également de la répartition de la compétence liée au développement économique ?

Jacques Pélissard

Que les choses soient claires, pour les intercommunalités, il n’y aura pas de gros changement de mentalités.

Il faut en quelque sorte une « bio-diversité » des entreprises, des services, de l’industrie, il en va de l’intérêt des territoires. Cette tendance qui consiste à privilégier des résidences sur des parcs d’activités était déjà ancienne.

S’agissant de la compétence « développement économique », je pense qu’un tandem est à privilégier : il y a l’intercommunalité, l’opérateur de terrain, et la région, responsable d’un vrai schéma du développement économique, avec un rôle prescriptif. Sur ce registre là, nous ne sommes peut-être pas allés assez loin.

Xavier Brivet

Claudine Dye, quelles sont vos réactions à ce qui vient d’être dit ? Quel est votre sentiment sur les relations que doivent entretenir entreprises et territoires ?

Claudine Dye

À propos des statistiques qui viennent de nous être présentées par l’Insee, nous les connaissions en partie au niveau de l’Union des Industries et Métiers de la Métallurgie (UIMM), notamment pour celles qui portent sur les évolutions des emplois dans le secteur secondaire.

Je dirai que l’UIMM a plus une vocation sociale qu’économique dans notre région, évidemment nous participons à l’économie en tant que responsables de petites, moyennes et plus grandes entreprises.

Sur les liens entre décideurs économiques et collectivités locales, en tant qu’entrepreneur, je dirais qu’il est inconcevable de travailler dans une ville, sans savoir ce qu’il s’y passe. Nos relations sont naturellement indispensables avec les acteurs politiques locaux.

Dans mon entreprise, CMA Pharma, qui est une PME familiale, nous concevons, développons et fabriquons des machines pour le secteur pharmaceutique.

La conception, avec des métiers d’ingénierie, mais aussi la fabrication avec des usineurs, des tourneurs, des chaudronniers, … Nous avons donc besoin d’une main d’oeuvre diversifiée, mais surtout qualifiée.

Sur le sujet de l’emploi, je voudrais insister sur l’importance de réhabiliter certains métiers de l’industrie. Le plus gros problème que nous avons à l’heure actuelle est de faire face à nos besoins de recrutement. Ce problème vient de la dévalorisation des métiers manuels et il est utopique aujourd’hui de penser que notre pays peut se passer des fonctions de fabrication.
Pour former ces professionnels, il faut des cursus. Nous avons investi fortement dans la formation, avec le soutien de la région Bretagne et le Conseil général du Finistère et nous avons ouvert avec l’UIMM et les collectivités locales plusieurs centres de formation professionnelle.
Enfin, dans ces métiers, il faut également que la vision de l’éducation nationale change, je voudrais insister pour dire que la filière industrielle a un intérêt évident à attirer un public féminin.

Bernard Poignant

Comme vous l’avez constaté avec Bernard Morel, nos villes dites « moyennes » et même les plus petites d’entre elles, sont des aires où l’on produit. Je dirais même que les grandes métropoles conçoivent, et que les villes moyennes fabriquent.
Pour prolonger ce que vient de dire Claudine Dye sur l’emploi, il ne faut pas oublier que nous sommes en plus de l’État, trois niveaux de collectivités territoriales, et que nous devons converger dans une même direction. L’objectif que nous devons avoir en commun, c’est de défendre l’emploi agricole, maritime, et l’emploi industriel. La défense de la production industrielle, des usines, doit être une priorité nationale voire européenne.
Plus spécifiquement, le « job » du conseil régional, c’est la formation professionnelle et l’apprentissage. Communes et agglomérations doivent répondre aux besoins des entreprises sur le terrain. Nous avons également le devoir de fournir des services : le transport, l’eau potable, le traitement des eaux usées, des déchets, l’approvisionnement d’énergie...
Personnellement, sur les aspects de formations – même si il ne s’agit pas d’une compétence où je suis l’acteur principal - je suis de plus en plus en persuadé que la formation en alternance est une bonne formule. Ce système permet de couvrir au mieux l’offre et de faire changer le regard des jeunes sur le monde de l’entreprise.

Christian Pierret

Sur les liens entre entreprises et territoires, mon sentiment est qu’il fallait réformer la taxe professionnelle, mais je voudrais préciser que la deuxième étape de la réforme de la taxe professionnelle qui est en train de se dérouler, celle de la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises, génère des gagnants et des perdants.
Les gagnants sont du côté des toutes petites entreprises et des artisans. Il y aussi de gros gagnants, les grands groupes et les grandes entreprises industrielles. Pour les autres, les perdants, il y a les entreprises entre trois et sept millions d’euros de chiffre d’affaires. Le bénéfice est donc varié entre entreprises et par conséquent entre communes et intercommunalités.
Les correctifs que sont les IFER, la taxe sur les pylônes, sur l’affichage publicitaire, la Tascom, rapportent évidemment des sommes très faibles pour les communes comme la mienne (900 000 euros de pertes fiscales à Saint-Dié-des-Vosges).
Force est de constater que les ressources de substitution que nous avons aujourd’hui n’ont pas la même dynamique que celle que nous avions avant avec la taxe professionnelle. C’est là le vrai sujet.

Xavier Brivet

Est-ce que vous pensez qu’il y a donc une perte d’intérêt pour faire venir des activités ?

Christian Pierret

Non, il y aura toujours un intérêt à faire venir des activités, qu’elles soient industrielles ou de services. Derrière l’activité, il y a le logement, l’artisanat, le commerce, le tourisme. D’ailleurs, il n’y a pas de tourisme dans un désert ! Le tourisme suppose qu’il y ait déjà - contrairement à ce que l’on pourrait croire – une activité.
Nous avons intérêt, nous maires, à multiplier les activités sur nos territoires. Ce qui est fondamental, et ce qui a d’ailleurs été précisé c’est que la qualité des activités change dans nos territoires (fabrication, logistique, production…).

Certes, il y a bien une diminution des activités secondaires dans notre PIB (contraction de 24 % à 17% du PIB sur les 10 dernières années), mais notre source d’optimisme pour le futur doit porter sur la R&D, sur la connaissance, la recherche, et le développement, c’est fondamental pour l’avenir des villes moyennes si elles veulent rester des villes d’équilibre.

En conclusion je dirai que notre industrie manufacturière n’est pas un poids, qu’elle n’est pas morte, mais qu’il nous appartient de favoriser ensemble sa transformation permanente, en y injectant plus de formation proche de la production, et plus de recherche-développement. Source: FMVM